Kaédi- les paysans tirent la sonnette d’alarme : Risque de famine
9 February,
2017 - 00:25
Environ 15
000 ménages (1) sont exposés, à Kaédi, à une crise alimentaire, faute
d’exploitation des deux périmètres rizicoles – PPG1 et PPG2 (2) – qui couvrent
plus de 3000 hectares de bonnes terres agricoles. Ce potentiel constitue
l’unique source de revenus de la majorité des populations du département. La
sonnette d’alarme a été tirée, dimanche 5 février, par le collectif des
paysans, lors d’une conférence de presse destinée à sensibiliser les media, les
autorités, l’opinion publique et les partenaires au développement, sur la crise
que vivent les paysans et l’agriculture rizicole au Gorgol.
Dans une
zone à vocation, par excellence, agro-sylvo-pastorale, « le défaut de
campagne agricole d’une telle envergure affectera, non seulement, les
populations mais, aussi, le cheptel », a fait savoir le collectif qui cite
plusieurs sources selon lesquelles « les populations vivent, déjà, une
situation alimentaire difficile et cela risque de s’aggraver, si des mesures
idoines ne sont pas prises ».
« En
plus de risque de famine », ajoute-t-on, « l’absence de campagnes
rizicoles expose les communautés à des conflits liés à la rareté des pâturages,
entraînant une pression accrue sur les ressources disponibles. Ce risque
constitue, à lui seul, une menace sérieuse pour la stabilité sociale d’une zone
où les conflits, entre agriculteurs et éleveurs, sont fréquents ».
Engrenage
Pour parer à
l’urgence, le collectif lance un appel aux pouvoirs publics et à l’ensemble des
partenaires au développement, afin d’ « apporter une assistance
alimentaire et pastorale d’urgence aux populations directement touchées (Kaédi,
Djéwol, Ganki, Lexeïba…) » ; de permettre le démarrage d’une campagne de
contresaison d’urgence, avec des subventions qui prennent en compte l’aspect
familial de ces exploitations rizicoles » ; et enfin, de « permettre
une rencontre entre les représentants des paysans et les hautes autorités, dans
le but de faciliter la mise en œuvre de ces deux opérations ».
Le
non-paiement de l’intégralité des redevances serait à l’origine de l’imbroglio.
De l’avis des autorités locales, les paysans seraient de « mauvais
payeurs » et des « oisifs ». Un argumentaire battu en brèche par
Baliou Coulibaly, du collectif : « Depuis plus de deux décennies, les
périmètres rizicoles ne nourrissent plus leurs hommes. Les paysans vivent dans
une situation d’insécurité alimentaire récurrente, liée, en grande partie, à la
baisse drastique de la production, dans les deux PPGs. Celle-ci est ainsi
passée de 8 tonnes à l’hectare, en 1978, à 3 tonnes à l’hectare,
présentement ». Des problèmes structurels se traduisant entre autres,
énumère Baliou, par « l’irrespect des calendriers culturaux, la
spéculation autour des intrants et l’absence, cruciale, de matériel agricole
nécessaire à la préparation des sols ». S’y ajoutent « l’absence
d’encadrement technique des paysans, les inondations, la pression aviaire et le
manque de professionnalisme des responsables de la Sonader ».
« Depuis
plus de deux décennies », déplore Coulibaly, « les paysans sont pris
dans un fatal engrenage. Ils ne sont mobilisés que sur une unique activité,
rien d’autre, et ont du mal à subvenir à des besoins alimentaires ». Selon
les mêmes responsables du comité, « plus de 80% de la redevance totale
était déjà recouverte, en Août 2016 ». Mais c’était sans compter,
fustigent-ils, avec « l’incompréhension mécanique » des instances de
crédit (Caisse de Dépôt et de Développement) qui ont exigé « le
recouvrement total de la facture » se basant sur la « bonne
production » (sic !) au moment où les paysans se débattent, dans leur
écrasante majoritaire, dans des « situations déficitaires extrêmement
graves ». Et Coulibaly de s’émouvoir : « Chaque année est un
retour à la case départ ! » Dans un pays désertique en
« insécurité alimentaire récurrente », dit-il, les paysans ne doivent
pas être traités de la sorte.
A l’arrivée,
la Mauritanie, pays encore déficitaire en céréales, se voit inutilement privé
d’une campagne qui peut produire « jusqu’à 15.000 tonnes de paddy par
an », avance le collectif. « Voilà que la majorité écrasante de
paysans véritables qui n’ont que l’agriculture pour subvenir aux besoins de
leurs ménages fortement nécessiteux ont été gratuitement pénalisés ». La
campagne de contresaison pourrait même, selon Coulibaly, se révéler impossible.
Car l’eau n’a jamais été lâchée, même s’il existe des promesses en ce sens. Et,
pour enfoncer le clou, la SOMELEC vient d’exhiber une facture particulièrement…
salée.
Jugeant
opportune l’action du collectif, Sarr Mamadou, président du FONADH et membre du
ROSA, estime qu’il est nécessaire d’entreprendre un plaidoyer, auprès des
autorités, pour accompagner et assister les populations en détresse. Dans un
contexte amputé de campagne rizicole, les autorités devraient être les
premières à secourir les gens. Même s’il constate que rien n’a pratiquement
avancé, Sarr invite les différentes parties à travailler dans la sérénité, pour
permettre une prise en compte des doléances des paysans, notamment le démarrage
d’une contre-campagne, afin d’alléger les souffrances. Il convie également les
élites locales à jouer leur rôle. Car le désengagement total des cadres
ressortissants de la zone, souligne le collectif, de l’activité agricole,
principale source de revenu des populations, a bel et bien favorisé cette
déchéance.
Pour Niang
Samba Demba, président de la Fédération des agriculteurs de Kaédi et ancien
responsable du PPG2, la situation est complexe. Pire, pour une ville qui ne vit
que de l’exploitation agricole, une fois l’an, Kaédi subit une situation aussi
grave qu’inédite. Les paysans persuadés de ne pouvoir récolter que de la paille
et pas de riz, seront dans l’impossibilité de rembourser. Avec la perturbation
du calendrier agricole (la campagne devant démarrer en Juillet), ils ont ainsi
décliné l’offre des autorités qui ont attendu Octobre 2016 pour inciter les
paysans à cultiver leurs parcelles.
Gâchis
programmé ?
En plus
d’une aide alimentaire d’urgence, il serait indispensable d’œuvrer, rapidement,
au lancement d’une campagne de contresaison dans les délais, afin qu’elle
n’empiète pas sur l’hivernale. Les crédits octroyés n’auront profité qu’à
l’agrobusiness et à l’apurement des dettes. Depuis trente ans, les paysans
évoluent dans un cercle vicieux, il est urgent de mettre sur pied des mesures
particulières, notamment des subventions aux plus petits d’entre eux. Ces
derniers ont pu, certes, bénéficier d’appuis notables de Youssouf Sylla,
sénateur de M’Bout, de madame Ba Coumba, ministre, et du chef de l’Etat. Mais
c’est insuffisant. Les agriculteurs sollicitent la prise en charge des frais,
onéreux, d’électricité et d’eau, « sinon, on n’en sortira jamais ».
Démentant ce
que certains qualifient de « mauvaise volonté », 95% des redevances,
pour le PPG2, et 87% pour le PPG 1 ont été remboursées. Sur la soixantaine de
millions de factures d’eau, il ne reste plus que 2 millions net à payer.
Relativement au PPG1, sur 38 millions d’UM à payer, il n’en restait que 11, fin
Août 2016 et 2,4, il y a une quinzaine de jours. Mais les signes encourageants
des agriculteurs se sont heurtés au refus, catégorique comme on l’a dit tantôt,
des autorités qui enjoignent le paiement à 100% des dettes. Pourtant,
ironise-t-on, un ancien président de l’UNCACEM a vu sa dette de 40 millions
épongée. Certains voient, dans cette politique de « deux poids, deux
mesures », une volonté « d’étouffer les petits », dans un
« embargo économique » qui ne dit pas son nom. « Confrontés à la
faiblesse des rendements et se livrant à une agriculture familiale, les paysans
de la Vallée ne bénéficient pas de faveurs, bénéficient très peu des structures
et restent misérables », reconnaît-on, en chœur. 1880 hectares devant être
emblavés sont suspendus aux ordres des autorités supérieures, maîtres de
l’ouverture des vannes à Foum Gleïta ». Quel gâchis ! Mais peut-être
pas pour tous : une fois le peuple agricole éliminé, qui donc s’avancera
pour exploiter les sols ? L’agrobusiness progresse, en Mauritanie comme
ailleurs, sur la ruine des petits paysans…
Synthèse
THIAM Mamadou
Notes
(1) : A
Kaédi, un ménage regroupant 5 à 6 familles est, en moyenne, constitué de 20 à
30 personnes. Ce qui diffère, très sensiblement, de la conception standard…
(2) :
Périmètres pilotes du Gorgol

Commentaires
Enregistrer un commentaire